Recherché, projet de société

Lettre ouverte de Pierre Ducasse, chef intérimaire du NPDQ

 

1- Sortir du vide politique

Je ne suis probablement pas le seul à ressentir la morosité, le grand vide dans le débat politique québécois des dernières années.

D’un côté, on retrouve le gouvernement du Parti libéral, malheureusement synonyme d’austérité, d’arrogance et de corruption. Or, à cause de la distribution géographique du vote fédéraliste, le PLQ part avec une quarantaine de comtés « gagnés d’avance » ; ce n’est pas sain pour la santé de notre démocratie. De l’autre côté, on a un Parti québécois qui est complètement flou et confus tant sur son orientation idéologique (gauche, droite, centre?) que sur sa stratégie référendaire (oui, peut-être, plus tard?).

Il n’y a plus de grand projet rassembleur au Québec. On n’entend parler que d’austérité, se faire dire qu’il n’y a plus d’argent, qu’il faut baisser nos attentes. L’ère des grands bâtisseurs semble passée ; nous sommes à l’ère des petits gestionnaires.

Le PLQ n’est certainement plus le PLQ de Jean Lesage. Le PQ n’est certainement plus le PQ de René Lévesque.

On gère à la petite semaine, alors qu’il faut idéalement bâtir sur des générations. Où est la vision? Où est le projet de société emballant? Il faut se redonner un projet progressiste et mobilisateur, dans lequel la grande majorité pourra se reconnaître. Après 50 ans, il est temps d’écrire la suite de « Maîtres chez nous »

 

2 - Quelques piliers d'un projet de société

Quels sont les piliers d'un projet de société pour le Québec? Il y aurait beaucoup à dire, mais permettez-moi de soulever les quelques points suivants.

La santé. C’est le plus grand bien, tant pour un individu que pour une société. Le système de santé doit évidemment s’améliorer et innover davantage, et il est possible de faire cela au sein du système public, sans recourir à la privatisation. La clé, c’est de renforcer la première ligne, les services directs à la population, notamment les soins hospitaliers, les soins de longue durée, les soins à domicile, les soins palliatifs, les services en CLSC, la santé mentale, la prévention. Il est urgent d’améliorer ces services. Ceci implique cependant de mieux contrôler les coûts qui – très spécifiquement – mettent le plus de pression sur le système, dont la rémunération des médecins et les médicaments. Renforçons la première ligne – nos infirmières, nos préposés, nos intervenants – et adoptons une approche plus humaine, et centrée davantage sur la promotion de la santé, plutôt que la simple gestion de la maladie.

L’éducation. Voici la priorité numéro un. La fonction de l’éducation n’est pas seulement de préparer au marché du travail, mais de permettre à toute personne d’atteindre son plein potentiel. Cela s’applique autant au doctorant faisant des recherches de pointe, qu’à l’étudiant en sciences sociales, qu’au travailleur se recyclant dans une autre type d’emploi, qu’à l’apprenant dans un groupe d’alphabétisation, qu’au jeune élève en difficulté. Encore, le plus important, c’est la première ligne – nos enseignants, nos orthopédagogues, nos éducateurs, etc. D’autres enjeux sont également de la plus haute importance, dont la remise en état de nos écoles, la poursuite de l’objectif du décrochage zéro, et l’accessibilité aux études supérieures. Les coupures en éducation de ces dernières années ont montré un manque pathétique de vision à long terme.

Les services publics. Nos services publics et nos sociétés d’État représentent des actifs et des outils essentiels dans les mains des Québécois. Nous devons lutter contre la privatisation croissante en santé et en éducation. En plus d’augmenter les coûts, la privatisation réduit la transparence et notre capacité d’agir comme société. De même, nous n’accepterons jamais la privatisation d’Hydro-Québec, de la SAQ et des autres actifs publics. Tout cela nous appartient collectivement ; la privatisation, c’est le vol de nos biens publics, et une perte significative de revenus futurs.

Une économie démocratique. Les tendances autour du modèle capitaliste dans sa forme actuelle sont claires : davantage de monopoles ou d’oligopoles, financiarisation et spéculation sans développement de l’économie réelle, mondialisation et délocalisations, perte du pouvoir de l’État pour agir dans l’intérêt commun. Les grandes sociétés privées semblent avoir plus de pouvoir que les citoyens. Il nous faut donc bâtir des alternatives réelles au modèle capitaliste actuel, en développant une économie démocratique : démocratie au travail, coopératives et économie sociale, protection des consommateurs, investissement démocratique, développement communautaire et local. L’enjeu va bien au-delà de la question récente des sièges sociaux ; c’est toute la question de la propriété et du contrôle de nos entreprises et de notre économie qui est en jeu. C’est le temps de bâtir une économie véritablement pour – et par – le 99 %. Il est fascinant de constater que les économies les plus productives au monde sont également les économies qui ont de fortes protections sociales, des investissements importants en éducation et en formation, et un fort degré de syndicalisation et de participation des travailleurs.

Développement régional et gouvernance. Beaucoup trop de nos régions ressources, de nos villes éloignées et de nos villages se meurent à petit feu. Nous devons redonner un souffle au développement régional, notamment en réinstaurant des structures de gouvernance régionale plus transparentes et démocratiques. L’État québécois doit être plus sensible aux différentes réalités régionales et permettre plus de marge de manœuvre et d’autonomie. Une place plus grande doit être laissée aux initiatives locales, d’où un certain besoin de décentralisation.

Les droits des travailleurs. Le monde du travail est en profonde mutation, et pas toujours pour le meilleur. Nos acquis économiques et sociaux au travail reculent. Un des enjeux les plus urgents touche le travail précaire. Nous devons nous assurer que les travailleurs dans ces types d’emplois aient accès aux mêmes protections et avantages que les autres. De plus, nous devons hausser le salaire minimum, et les bénéfices des régimes de retraite. Nous devons assurer une réelle équité salariale. Nous devons améliorer la formation et la francisation en entreprise. Et nous devons travailler avec nos alliés à renforcer et renouveler le mouvement syndical.

L’économie verte. Un des plus grands défis de ce siècle sera la protection de l’environnement et la transition vers une économie plus verte. Nous devons faire une transition rapide mais équitable vers une économie verte, ce qui veut dire notamment des changements importants dans les transports et les méthodes de production industrielle. Ceci va demander des efforts importants, tant au secteur public qu’au secteur privé. L’électrification complète des transports terrestres d’ici 2030 doit être une des grandes priorités.

La lutte à la pauvreté. La pauvreté, ce n’est pas seulement des coûts financiers. C’est aussi des coûts humains. C’est aussi une dilapidation de notre plus grande ressource, de notre plus grand potentiel – nos gens. C’est le temps de faire la lutte à la pauvreté, plutôt que de faire la lutte aux pauvres. Or, il me semble qu’une simple bonification de l’aide sociale n’est pas la solution ; il faut plutôt imaginer un modèle de soutien au revenu – comme le revenu de citoyenneté – moins stigmatisant, plus simple et efficace, et qui évite le piège de la pauvreté. Une société plus inclusive et égalitaire est possible et nécessaire.

La démocratie et la lutte à la corruption. Le Québec a fait des changements dans la bonne direction concernant le financement des partis politiques. Mais beaucoup reste à faire pour débarrasser le Québec de la collusion et de la corruption. Ceci doit faire l’objet d’un travail sans relâche. Pour le gouvernement actuel, l’éthique semble être une nuisance plutôt qu’un principe fondamental. De plus, il est grand temps de moderniser notre système électoral, pour se diriger dans le sens d’une représentation plus proportionnelle.

 

3- Cesser les divisions sur la question nationale

Une des raisons qui explique le malaise, le sentiment d’un vide politique au Québec, qu’on le veuille ou non, c’est la non-résolution de la question nationale.

D’une part, le Québec n’a pas donné son consentement à la Constitution canadienne, ce qui représente un problème politique réel – et non seulement symbolique – qui doit un jour trouver une solution. Nous savons que les efforts précédents pour amender la Constitution de 1982 – notamment Meech – ont échoué. D’autre part, la souveraineté ne reçoit pas l’appui d’une majorité de Québécois.

Bref, nous ne sommes pas complètement acceptés dans le Canada, mais nous ne voulons pas en sortir pour autant. D’où le sentiment d’impasse, et malheureusement d’impuissance. Nous devons changer cela, et se remettre en marche.

Il faut donc éviter le piège de la polarisation sur la question nationale. Depuis cinquante ans, cela domine notre débat politique. Pouvez-vous imaginer tout ce que nous aurions pu accomplir de plus si, comme Québécois, nous avions fait front commun plutôt que de se diviser tout ce temps? Allons-nous faire du surplace avec ce débat un autre cinquante ans?

Notre plus grande responsabilité, c’est la protection, l’épanouissement et le rayonnement de ces joyaux que sont notre langue et notre culture, et qui font notre spécificité. Il est possible de défendre et de promouvoir la langue française et la culture québécoise tout en respectant le fait que notre culture est plurielle et en évolution constante ; elle nous appartient à tous, les francophones, les anglophones, les autochtones et les néo-Québécois. Il en est de même sur les questions de notre identité, de nos valeurs et de notre vivre-ensemble collectif : il est possible d’être fiers de notre passé tout en étant tournés vers l’avenir ; d’être à la fois enracinés, inclusifs et ouverts ; d’être à la fois unis et diversifiés. Laissons tomber la démagogie de part et d’autre, et trouvons des solutions qui fonctionnent pour la nation québécoise.

Je comprend et respecte le fait qu’un grand nombre de Québécois – particulièrement à gauche – croient que la souveraineté est un outil indispensable au projet de société. Or, il n’y a pas d’intérêt majoritaire dans la population ni pour la souveraineté, ni pour un référendum. Pire, on peut faire le constat que le projet de souveraineté est devenu, avec le temps, un obstacle au projet de société. Et, personnellement, je ne suis pas prêt à attendre et mettre le projet de société en veilleuse.

Nos partis actuels font partie du problème. Le Parti libéral, c’est le vide et l’aplaventrisme. Quand on ne demande rien, on risque de l’obtenir. Le PQ, et quelques autres, s’entêtent à vouloir forcer la tenue d’une autre consultation populaire sur la souveraineté. Or on sait que la population n’en veut pas. On sait aussi que les référendums perdants du PQ ont affaiblit le Québec et qu’il n’y a pas d’appétit pour répéter l’expérience. Entre les partisans inconditionnels du statu quo et les partisans inconditionnels de l’indépendance, nous devons trouver une autre approche. D’ailleurs, je crois que c’est déjà la position d’une majorité au Québec.

Quelles devraient donc être les bases d’une nouvelle stratégie? J’en nomme quelques-unes. 1) Nous devons exercer pleinement, de manière novatrice et dans une perspective progressiste, les pouvoirs qui sont déjà les nôtres ; c’est la logique inverse de celle de l’austérité. 2) Nous devons continuer de bâtir un fédéralisme asymétrique, qui va reconnaître le Québec comme nation. 3) Dans le cas des enjeux où cela s’applique – et il y en a plusieurs – nous devons travailler proactivement en coopération avec les autres provinces et avec le gouvernement fédéral ; il n’y a aucun doute que le Québec peut jouer un rôle de leadership encore plus grand au sein même du Canada. Parfois nous serons en opposition, mais plus souvent nous serons en proposition. 4) Nous devons travailler ensemble, avec tous les partis, pour identifier les demandes et les pouvoirs additionnels que nous voudront obtenir au sein de la fédération, et faire front commun. Il est possible de s’affirmer sans se séparer, et il faut le faire ensemble.

 

4- Besoin d’une nouvelle dynamique politique au Québec

Ces quelques lignes et propositions n’engagent, pour l’instant, que moi. Je les soumets pour contribuer au débat, parce que je trouve intolérable ce sentiment de morosité qu’on retrouve trop au Québec. Les débats stagnent, et notre dynamique politique actuelle – avec les partis actuels – en est une des causes.

De très nombreux citoyens du Québec rejettent la corruption, le néolibéralisme et l’austérité, tout en n’embrassant pas le projet de souveraineté. Nombreux sont ceux qui sont prêts à embarquer dans un nouveau projet de société, mais sans pour autant vouloir sortir du Canada. Pour qui ces gens peuvent-ils voter?

Il est temps d’établir les fondations du Parti démocratique du Québec, un lieu pour les personnes qui croient en la démocratie politique, sociale, et économique. Un parti social-démocrate, progressiste, régionaliste, non-souverainiste, et crédible.

Mais, puisqu’on en est au commencement, alors appelons-le – du moins pour l’instant – le Nouveau Parti démocratique du Québec.

Nous sommes à deux ans des prochaines élections au Québec. C’est peu de temps, mais assez pour jeter les bases d’une alternative. J’invite les gens qui partagent cette vision – du moins dans ses grandes lignes – de se manifester et d’entamer avec nous ce processus de construction.

Trop de citoyens ne se sentent aucunement représentés par les partis actuels. Il nous faut sortir du vide et de la morosité. Il est peut-être temps de donner une maison – une vraie cette fois – aux orphelins politiques. Parce que nous sommes beaucoup à vouloir redonner un projet de société et un nouvel élan au Québec. 

 

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